LE RISQUE INONDATION À LACANAU VILLE

LE RISQUE INONDATION À LACANAU VILLE

L’importance inhabituelle des pluies de l’hiver a provoqué à Lacanau des inondations qui ont concerné plusieurs habitations, beaucoup de jardins et qui ont fortement perturbé le fonctionnement du réseau d’assainissement à Lacanau-Ville. Le conseil d’administration de l’ARLL s’est saisi de ce sujet d’intérêt général.

Un groupe de travail animé par Michel Favory a associé Yvette Canut, Véronique Mailhes et Benoît Berque. Géographe, professeur des universités émérite, Michel Favory s’est également appuyé sur le laboratoire de recherches PASSAGES, de l’université de Bordeaux. Benoît Berque s’est consacré principalement à la partie règlementaire concernant les eaux pluviales.

Le présent dossier est composé du rapport hydro-géomorphologique adressé par l’ARLL aux pouvoirs publics ayant compétence sur le bassin versant des lacs girondins pour l’assainissement et la meilleurs maîtrise des inondations à Lacanau-Ville

PRESENTATION

Le rapport part du constat des débordements en de nombreux points de l’espace
urbanisé de
Lacanau-Ville en lien avec les trois gros épisodes pluvieux de novembre et
décembre 2023, puis février 2024.

Le rapport constate que les procédures publiques de prévention de gestion et de protection
face au risque-inondation n’existent pas à
Lacanau, pour l’agglomération urbanisée autour du
bourg historique (Lacanau-ville), malgré les épisodes alertant sur ce point de décembre et mai
2020.

Les textes de loi et règlements en vigueur sur le risque inondation ne sont pas mis en œuvre
pour l’instant. En effet, le SCOT et le PLU en s’appuyant sur les analyses du SIAEBVELG ne
retiennent pas le risque inondation à
Lacanau-ville. Sur les trois risques inondation retenus
par le SCOT Médoc-Atlantique, celui de la submersion, celui du débordement de nappe, et
l’inondation de caves par débordement, le 3
e risque seulement est envisagé.

La méthodologie suivie dans ce rapport.

Nous appliquons la méthodologie classique à toute étude préalable du risque inondation à
chaque district hydrologique. Une approche historique du territoire, une approche hydro-
géomorphologique du site et du ou des bassins versants et une modélisation hydraulique.

L’approche historique du territoire.

Une observation hydro-géomorphologique des bassins versants et du site urbanisé
actuel.
(La géomorphologie en tant que science du relief et des formes d’érosion.
L’hydrologie en tant que science des conditions et du comportement des eaux
superficielles et souterraines).

1 L’APPROCHE HISTORIQUE DU TERRITOIRE

a) Le site historique de Lacanau.
En 1767, le village (paroisse d’ancien régime) a obtenu l’autorisation du pouvoir ducal de relocaliser l’église puis les constructions du village en délaissant le site du
vieux port, inondé régulièrement par les débordements de
l’Eyron, « courant fluvial »
issu des landes médocaines de
Saumos et du Temple, s’écoulant difficilement vers
l’océan. Le bourg s’aménagea alors sur l’interfluve actuel à 18 m d’altitude (église,
moulin et bâtiments publics, l’ancien château en contre-bas ouest sur la rive nord de
l’
Eyron). Le bourg aggloméré autour de l’église laissait les bas-fonds humides à moins
de 17 m en prairies humides et/ou plantées de chênes et de bouleaux. Dans ces
dépressions humides, un maillage de fossés, de crastes et de berles (canaux plus
larges) écoulait les eaux du bassin-versant vers le lac en évitant le village. Ce maillage
drainait les sols et les sables sous-jacents vers les cours d’eau majeurs (grandes crastes
ou berles) et vers l’étang. Deux directions étaient privilégiées vers ce niveau de base :

  • –  Une direction générale dans le sens du bassin versant Est-Ouest : au nord la
    craste de Planque Haute, au centre la craste de
    l’Aiguillonne et au sud les
    crastes du
    Curat et de la Berle aménagée sur le lit mort et sédimenté de
    l’Eyron
    ;

  • –  Quelques crastes de contournement avaient été creusées à l’est du bourg, vers
    le fond humide de
    Garriga en direction du canal de la Berle vers le sud, et donc
    le lit mort de l’Eyron. Au nord du quartier de
    Cantelaude, la craste de Planque
    Haute
    détournait vers le bois de Janton et le marais de Pèche Lèbre, les
    écoulements superficiels provenant des eaux de la lande du bassin versant
    secondaire de Méogas-
    Planque Haute, lui-même délesté par la grande craste du Pont des Tables qui se dirige vers le marais de Talaris en écoulant les eaux depuis Brach au nord-est.

Peu à peu, le long de chaussées surélevées (levades) qui reliaient le bourg
historique aux autres villages du Médoc (
Talaris, Sainte-Hélène, Saumos, Carcans ou
Brach
), se sont établis des quartiers périphériques de type « médocain » (petit habitat
rural discontinu, fait de briques à sa base pour se prémunir de l’humidité, et de
bardeaux sur murs des granges et bergeries) : le plus représentatif est celui de
Cantelaude, au nord du bourg historique.

b) Le reste des espaces habités proches des zones humides de la commune.

  • –  Les écarts : selon le modèle classique des « quartiers » d’habitat landais, ces
    écarts sont situés sur des interfluves exondés (
    Méogas, les Andrauts, Méjos) ou
    plus vulnérables, comme
    Mistre (ancien village sur un bras de l’Eyron probable
    et peu à peu abandonné) et
    Narsot inondé par le bassin versant de
    Planquehaute Méogas. Talaris, écart historique ou village ancien avec église, a
    été déplacé et abandonné en partie devant la remontée des eaux de l’étang et
    des marais tout comme l’ancien village de
    Devinas à la limite de Carcans.

  • –  Les quartiers riverains du lac ont été inondés durant les hivers 1952 et 1960-
    61 (côte 14 à 15 m). L’approfondissement des canaux et les régulations par
    écluses d’aval et d’amont ont stabilisé le niveau de l’étang à 13,50 m (côte
    alerte inondation à 13,60 m).

c) L’urbanisation autour du vieux bourg depuis les années 60.

La tache urbanisée a gagné les fonds humides en conservant l’ancien tracé du
réseau de drainage d’écoulement des eaux hivernales. Cette expansion a artificialisé
peu à peu la tache urbaine et repris le vieux réseau de fossés en busant au coup par
coup, ce qui accélère les débits superficiels de façon intermittente. Sous cette surface
artificialisée, les écoulements de sous-sol ont pu être perturbés par des affouillements
et des surélévations. La perturbation du réseau lui-même est intervenue par le comblement de certains fossés au gré des lotisseurs ou des propriétaires sans vue d’ensemble.

La croissance du tissu urbanisé a été constituée en lotissements de pavillons de
types périurbains, caractéristiques de l’industrie du bâtiment, sur chape de béton, tout
comme le creusement de plus en plus fréquent à plus de 2 m de fond d’évidements
pour réaliser des piscines sur chape en béton. L’ensemble de la forme urbaine et des
normes architecturales renvoie à la théorie de l’architecte D. Mangin sur la banalité de
ville franchisée (cad produite et construite par les filières industrielles du bâtiment du
commerce et des services).

D’une manière générale, la nature des sols et du substrat sableux ne semble ne
pas avoir été prise en compte en dehors de la surélévation des terrains et de
comblements de points bas. Cet urbanisme et ces modes de construction sont à
l’évidence moins adaptés aux sols maigres sur manteau sableux épais et sur fonds
tourbeux humides. Dans les lotissements récents, les sols urbains sont
imperméabilisés en surface avec (à l’exception du lotissement
du Bocage sur la rive
nord de lit majeur et inondable de l
’Eyron repris en surface par la craste du Curat et la
Berle) avec peu de noues et peu de fossés drainant vers les collecteurs majeurs ou pas
de drain du tout. Le lotissement des
Vallons de l’Aiguillonne en fournit un bon
exemple.
Ajoutons que le réseau d’assainissement est vieillissant et dans des lotissements en
points bas comme le long de
l’Eyron (Le Maine, le bas Bocage, le quartier bas du vieux
port, les hauts du lac, les anciennes concessions au vieux port…)
les eaux sales
résurgent dans les jardins et l’usage des sanitaires est impossible au bout de quelques
jours de pluie.

Nous constatons plus loin, que sous la surface artificialisée par l’urbanisation
il n’a pas été tenu compte dans le PLU de la circulation des eaux sous-terraines dans
le manteau sableux (inféroflux). Ce flux hydraulique dans les sables peut en même
temps remonter en surface et s’écouler (loi de Darcy : 3 à 5 m/ jour) dans le manteau
sableux vers le niveau de base du lac à 13,5 m d’altitude en se compressant à la
rencontre du barrage lacustre.

 

Ajoutons que dans les dépressions humides de nombreux bois de chênes et bouleaux

ont été défrichés pour les programmes de lotissement (Praise, vallons de l’Aiguillonne,
Cantelaude, Bocage, Maine, Sémignan et rives de l’Eyron vers le vieux port,
Chêneraie
) ; un chêne caducifolié de 40 ans absorbe 250 l/jour en période de
végétation du printemps à l’automne, un chêne vert tout au long de l’année et un pin,
90 à 100 litres chaque jour durant toute l’année.
Les déboisements importants au
cœur de l’agglomération canaulaise de ces dernières années, liés à la densification
urbaine, ne peuvent qu’aggraver les inondations
.

L’ancien maillage de drainage (grandes et moyennes crastes, fossés majeurs
entre quartiers et fossés secondaires entre ilôts), qui traversait le vieux bourg en points
bas et le contournait, fut une solution selon la méthode Crouzet-Chambrelent. Ce
maillage drainant a permis d’exonder le bourg rural de 300 à 500 habitants qui ont
vécu en lande humide jusqu’à la seconde guerre mondiale. Il ne semble plus capable
aujourd’hui d’immuniser suffisamment l’espace urbanisé qui concentre bientôt
environ 3 000 habitants et davantage dans les objectifs du SCOT Médoc-Atlantique.

2 LES OBSERVATIONS HYDRO-GEOMORPHOLOGIQUES
a) Le site naturel de Lacanau-ville est vulnérable aux inondations.

Le bourg historique de Lacanau est localisé en point bas (16 à 18 m), sur
l’exutoire resserré du chenal aval d’un bassin versant, très ouvert au nord-est à l’est
et au sud-est. Incliné vers l’ouest, sa pente moyenne est constante et faible 0,12 % à
0, 2 %. Prenons l’image d’un entonnoir incliné vers l’ouest qui s’étranglerait au niveau
de Lacanau depuis
Brach, Sainte Hélène, Le Temple pour se déverser vers l’étang et
jusqu’à l’Antiquité gallo-romaine vers le rivage de l’Océan, alors beaucoup plus éloigné
du littoral actuel.

Ce bassin versant dessine ainsi un amphithéâtre incliné vers l’ouest, dont la
ligne de partage des eaux avec le versant estuarien se suit de
Brach-Touleron, vers
Sainte Hélène et Le Temple. Il collecte les eaux du sol et sous-sol depuis Brach au nord
à Sainte-Hélène à l’est et
Salaunes, en se refermant vers Le Temple et les écarts du petit et Grand Bos, sur plus de 120 km2. L’ensemble de ces écoulements hydrauliques
se dirige vers le goulet de
Lacanauville dans l’épaisseur des sables et en surface (plus
de 20 m).

Il s’agit du bassin versant d’un ancien courant fluvial côtier, l’Eyron qui fut barré
de l’Antiquité gallo-romaine au Moyen Âge par la formation du cordon dunaire littoral
en formant l’étang conjoint de Hourtin, Carcans, Cousseau, Lacanau et Batejein. Son
cours principal et son lit majeur, aujourd’hui mort et sédimenté, s’étirait de puis
Le
Temple
(dont la Commanderie de Sautuges assura les débuts de sa canalisation), en
passant par
Saumos, jusqu’à Lacanau (sa vallée est noyée sous l’étang et les dunes
littorales du
LION).

Canalisé difficilement depuis le Moyen Âge en fossé profond, (c’est ainsi que
Cassini le cartographie au 18
e siècle), il a été artificialisé systématiquement au 19e
siècle après la loi d’aménagement de 1857, par un important réseau de crastes et de
fossés. En outre, son cours aval qui se dirigeait vers le vieux bourg de
Lacanau, en
l’inondant régulièrement en hiver, a été capturé et détourné vers le sud de l’étang par
le canal de
Caupos (date inconnue).

Des affluents importants (grandes crastes) convergent juste en amont est, sud
et nord de Lacanau, en un point bas de confluence inondable à l’est de
Garriga entre
Méjos et le bourg. Trois affluents en rive droite, une en rive gauche. Ces cours d’eau
principaux, encaissés de plus 2 m, ont servi de drain majeur à tout un maillage
hiérarchisé de crastes et de fossés, destiné à drainer les eaux forestières d’automne,
d’hiver et de printemps sur plus de 500 km linéaires.

Ce sont donc 13 millions de m3 de rétention d’eau qui tendent à s’écouler vers
les aquifères profonds des couches sédimentaires du Tertiaire, sous les épandages
plio-quaternaires. Cependant la remontée de la nappe près du sol et de débordement
forestier, lors des cumuls d’épisodes pluvieux, dirige le flux profond d’abord dans le
sens de la pente du bassin versant, donc vers
Lacanau ville, bien avant qu’il commence
son infiltration vers l’aquifère profond.

Un plus petit bassin versant, très actif en décembre 2023, s’autonomise entre
les
landes de Méogas et Lacanau-ville. C’est le bassin-versant de Planque Haute. Un interfluve peu élevé le sépare des écoulements de Brach qui coule vers Talaris (craste
du
Pont des Tables). Il n’est pas improbable que les nappes profondes et leur inféroflux
s’orientent par diffluence vers le nord de
Lacanau-ville et le flux de Planquehaute.

Les sols et la roche mère sableuse de ce bassin versant sont très perméables aux eaux
pluviales.

La géomorphologie du site et du bassin versant

La circulation des eaux pluviales dans les réseaux de fossés, on vient de
l’évoquer, ne constitue que la partie apparente des écoulements dans les sables
médocains. Ils ne peuvent pas tout collecter. Ce bassin versant en plateau sableux est
complexe dans son comportement hydrologique comme nous allons le présenter.

Les sols podzoliques et la roche mère sableuse imposent au bassin versant un
comportement hydrologique particulier et générateur d’un risque d’inondation pour
Lacanau. On peut le qualifier
de crue polygénique ; c’est-à-dire dont la genèse est
d’origine hydrologique et géomorphologique plurielle : la charge dans les sables, les
écoulements profonds des nappes, le ruissellement de surface vers l’aval et le
débordement fluvial de l’
Eyron. Ces causes en se cumulant peuvent induire un risque
majeur comme en 2023-2024.

Sols et manteau sableux du bassin-versant.

Sur ce plateau médocain du sud-ouest, il n’existe pas de réseau hydrographique
bien dessiné, qui puisse évacuer classiquement les écoulements pluviaux ; depuis le
Tardi- glaciaire les eaux stagnent sur le bassin versant, elles remplissent les sables du
substrat et débordent par affleurement, ce qui est qualifié
d’aréisme humide
(Enjalbert, thèse d’Etat, 1962). Le maillage des drains qui se hiérarchise d’amont vers
l’aval tient lieu de réseau hydrographique.

Les sols : ce sont de maigres sols de la lande humide, développés sur une roche
mère sableuse de 20 m d’épaisseur en moyenne, l’épaisseur augmente vers l’ouest
(Carte géologique Sainte-Hélène Le Porge). Un niveau induré de concrétions
ferrugineuses (alios et garluche) reste néanmoins perméable car discontinu (entre
70cm de profondeur et 2 m). Ce manteau de sables plio-quaternaires recouvre un substrat de nappes argilo-graveleuses et un relief plus ancien et plus accidenté (les géologues supposent à une ancienne vallée estuarienne de la Dordogne et ses rebords)

Le site naturel proprement dit de Lacanau-Ville. Une vulnérabilité par inondation.

Il est composé d’un manteau de sables continentaux (dunes mésolithiques du
port) épandus sur une nappe post glaciaire d’argiles et graves. Topographiquement il
se situe entre 18 m et 14 m en aval des écoulements de tout le bassin versant dont les
points hauts sont à 40 m au nord et 45m au sud-est.

Ce plateau de sables incliné (0,15 à 0,20 %) vers Lacanau-Ville a une très forte capacité à se charger en eaux pluviales et à provoquer des débordements par nappes, noyage de points bas et ruissellement le long et parfois au-dessus des fossés et des
crastes.

Le lit majeur de l’Eyron (aujourd’hui mort) au niveau de Lacanau-Ville constitue
un risque de crue. Il est situé sous l’actuel canal de la Berle et la craste du
Curat (pour
son aval) depuis la zone de la
Meule et de Garriga à l’est jusqu’au vieux port. Il forme
une dépression inondable par le chargement d’une nappe fluviatile et par l’alimentation possible en cas de débordement, en amont au
Grand Courgas, de son
cours moyen lorsqu’il tend à reprendre son tracé naturel.

– Les écoulements dans le manteau sableux.

Les eaux des crastes et des fossés ne représentent qu’une partie des
écoulements. Deux phénomènes accroissent le risque de débordement ou
crue
polygénique
: l’inféroflux profond par sa pression hydraulique sur le bas bassin versant
et les reprises d’érosion dans le cours moyen de la vallée mineure de
l’Eyron.

L’inféroflux

Dans la roche sableuse (sous le sol très maigre) circule vers l’aval, une fois les
drains saturés et en débordement, un
inféroflux qui mécaniquement fait déborder les
nappes dans les dépressions et les parties basses du bassin-versant.

Le sable peut en effet se charger à 30 % à 40 % d’eau, en devenant
thixotropique et générer par pression hydraulique des écoulements lents et réguliers
dans le sens de la pente de cet amphithéâtre sableux à faible inclinaison vers l’ouest.
Les pressions se concentrent vers le goulet naturel de
Lacanau ville et vers le niveau de base représenté par le niveau de l’étang et les talwegs ennoyés de l’Eyron.

Cet écoulement par inféroflux est-ouest est peu abordé dans les documents du bassin-versant. La nappe n’est pas qu’une montée d’eau verticale mais aussi latérale.
La perméabilité (coefficient de Darcy) des sables continentaux de l’Holocène est plus
forte que celles ses sables marins littoraux (30 à 40 %). La vitesse d’écoulement liée au
coefficient de perméabilité de Darcy est fonction de cette porosité des sables (en
moyenne de 15 % soit le rapport de l’eau gravitaire au volume total de la roche
saturée) :
elle est en moyenne de 3 m à 5 m par jour près de la surface piézométrique.
C’est loin d’être négligeable. En considérant en effet les 3 épisodes pluvieux successifs
de 2023/2024 qui ont duré plus de 50 jours sur 4 mois (novembre-février), il est
possible d’estimer un glissement de l’inféroflux de 500 m vers l’aval. De quoi exercer
une pression considérable sur le site de
Lacanau-ville.

Compte tenu des pentes est-ouest (0,21 % du nord-est au sud-ouest et 0,12 % du sud-est au nord-ouest) vers Lacanau-Ville, la transmissivité de la nappe produit une compression sur la nappe libre en aval de bassin et donc une expulsion de cette eau
gravitaire dans les points bas (pour Lacanau-Ville en dessous de 17 m). Une parcelle
du lotissement des
Hauts du Lac, en point bas, près du port de Lacanau, a connu 100
jours d’inondation de plus de 50 cm. Ces débordements correspondent donc à des
pressions hydrauliques générales exercées par gravité. Elles répondent aux poussées
générales dans le bassin versant et aux pressions locales du stock d’eau emmagasiné
dans les sables (estimation du BRGM et Pargallo est de 13 millions de m
3). Dans ce
processus, la partie supérieure de la nappe s’écoule toujours plus rapidement en suivant la pente topographique moyenne. Ces eaux gravitaires peuvent autant
alimenter le réseau de drains que résurger dans les espaces de dépressions humides.
C’est le constat du rapport du BRGM en mai 2014 sur la gestion des eaux sous-terraines
en région Aquitaine
. Il indique que la pente piézométrique (le niveau piézométrique
est le toit de la nappe) s’abaisse vers le lac de Lacanau avec un débit spécifique de nappe de 2 l/s par km3. Ce rapport précise qu’il faut
« ré-évaluer à la hausse le risque inondation par remontée de la nappe avec un indice de sensibilité fort à très fort. ».
Nous arrivons donc à l’ARLL à la même évaluation.

Le risque de débordements locaux sur les points bas et d’un débordement général par
un cumul hydraulique de longue période de fortes pluies, comme celle de l’hiver 2023-2024, est donc très probable dans le contexte de réchauffement atmosphérique et de changement du climat aquitain en cours pour le XXIe
siècle.

L’érosion de la vallée de l’Eyron.

Notons à la suite de Paragallo que le lit naturel de l’Eyron, observé sur son cours
moyen à l’aval de
Saumos, tend à se reconstituer naturellement par érosion des berges
et débordements. Le courant devient, avec les épisodes pluvieux intenses, plus érosif
en élargissant les berges et relevant le fond sableux. Il acquiert ainsi une plus forte
puissance de débit. On peut observer à cet égard par exemple, le méandre de
confluence avec la craste
Roudillouse au Grand Courgas. La menace de débordement
de la nappe de vallée vers le bas fond de
Garriga et la Berle à Lacanau est donc probable
et vérifiée pratiquement chaque hiver. Sur cette nappe saturée, les débordements
amont de
l’Eyron viendront se superposer au toit piézométrique, en retrouvant le lit
naturel et s’écouler de façon aréolaire en surface vers le bas du bassin versant, c’est à
dire tous les quartiers sud de
Lacanau-Ville.

Ce bassin versant, lors des forts épisodes de précipitations répétitifs, est donc
un générateur puissant de ruissellements de fond et de surface du manteau sableux
vers le site
de Lacanau qui en constitue l’exutoire en entonnoir naturel.

Les causes de la crue polygénique de novembre 2023 et février 2024.

Trois épisodes de très fortes précipitations.

Le Médoc a connu entre mi-novembre 2023 et Mars 2024, trois très forts épisodes
pluvieux. Les cumuls d’eau au sol ont été considérables ; du 18 octobre au 15
décembre l’équivalent de 9 mois de précipitations, un total provisoire de 650 mm au15 décembre. L’épisode de février a été intense, deux fois plus que les valeurs
normales, entre 30 et 45 litres d’eau au m2. Ce cumul de précipitations a donc saturé
les sols en eau et provoqué partout sur le plateau médocain et la bordure de zone
humide et lacustre des affleurements de nappes phréatiques et ou
d’accompagnement.

Ces précipitations générées par des « trains » puissants de dépressions atlantiques
dans un air plus chaud que la moyenne, ont été causées par la formation de « burst-
clouds» quasi tropicaux, aux abats intenses et très abondants. Ces extrêmes
correspondent aux modèles prévisionnels du changement climatique en façade
océanique atlantique tempérées. I
l faudra s’attendre à leur récurrence bien plus que
décennale (G.I.E.C et C.E.P.M.MT). C’est pourquoi le terme de « pluies centenales »
a été contesté par Météo France
. Il a été estimé par le syndicat intercommunal
d’aménagement des eaux du bassin versant du littoral girondin (SIAELBVEG) que le
bassin versant des « lacs médocains » a reçu 1 milliards de m
3, soit 20 fois le volume
d’eau de l’étang de
Lacanau.

– Des cumuls vers l’aval du bassin de phénomènes hydrologiques

Lacanau ville a été soumis à une crue « polygénique » par une compression
d’amont/aval vers le site naturel de Lacanau ville de la charge aquifère, de débordements de nappe dans les parties basses sous 17 m et des lits mineurs des
crastes principales. S’y ajoute la mise en charge par inféroflux et pression hydrodynamique de la nappe alluviale du lit majeur de l’Eyron et par les ruissellements diffus de gravité de l’eau forestière sur le toit piézométrique au-dessus de la surface du sol naturel.

La genèse de ces inondations peut se résumer ainsi :
1 –
« Débordement » de l’Eyron sur son cours moyen avec mise en charge de la nappe alluviale de son ancien lit ( arriga, Bocage Mayne, Sémignan, Quartier du Vieux Port) ;

2  – Inféroflux important généralisé sur le bassin versant et transmissivité
progressive de l’inféroflux vers les points bas de l’aval pression sur la nappe
sous Lacanau-Ville.

3 – Débordements des nappes au-dessus des crastes et fossés, sur le bassin versant et ruissellement diffus de surface vers le point bas du bassin : Lacanau-Ville

4 – Translations d’un drain à un autre plus bas, par inféroflux, inondation des points bas (type Cantelaude, Métairie et Closeries)

5 – Remontée du niveau de base (l’étang vers 14 m et plus) et blocage des inféroflux et des écoulements des crastes et fossés.

6 – Désorganisation par artificialisation des sols du fonctionnement du
vieux maillage des drains historiques (embâcles de lotissements), les
buses pouvant accélérer les écoulements vers une embâcle d’aval. Les
fonds dominants peuvent alimenter par ruissellement les fonds servis qui en étant rehaussés barrent le ruissellement (Hauts du Lac–Chêneraie) et provoquent des embâcles des fonds supérieurs.

7 – Des embâcles multiples se produisent avec une nappe de « crue cachée » entre 16,5 et 17 m. (tout obstacle semi enterré : route, dalle, piscine, muret, bouchage des fossés anciens etc…).

Conclusion générale

Ce rapport de l’ARLL n’est qu’un pré-rapport qui tend à démontrer le risque
probable d’inondation à
Lacanau-ville lors des épisodes intenses de précipitations sur
les landes médocaines. Il souligne l’oubli urbanistique contemporain des contraintes
naturelles du site. Il constate l’inadéquation entre ce site naturel et un urbanisme
ordinaire et les modes architecturaux courants surtout dans les topographies basses.

Il conseille la conduite d’études ultérieures qui comporteraient des mesures
hydrologiques (débits spécifiques, mesures de l’inféroflux, modélisations
hydrologiques), une cartographie des comportements hydrologiques généraux et
localisés du bassin versant dans ses composantes, et une cartographie typologique des
sites à risque inondation. Et donc une approche à l’échelle des bassins secondaires.

Il appelle enfin au titre de l’ARLL plusieurs questionnements quant à la prise en
compte de ce risque inondation par les politiques publiques :

  • –  De la part de l’Etat et de la municipalité de Lacanau dans les volets prévention,
    protection, gestion ; (notamment face au risque de pollution des sols et du lac
    par débordement des eaux usées).

  • –  Sur la nécessité d’un urbanisme précautionneux, tant pour des extensions
    délicates et raisonnées en zones humides que dans la mise en œuvre de
    principes architecturaux innovants et peu artificialisants, pour tenir compte de
    ces contraintes ;

  • –  Sur sa compatibilité avec les objectifs du SCOT Médoc-Atlantique pour Lacanau-Ville en termes de nouveaux logements.

    Ce rapport tend à prouver que le réseau des drains historiques, valable pour un
    village de 300 habitants par le passé, est à réévaluer et repenser dans la dynamique
    d’une croissance vers 2500 habitants.

    Gérer l’amont du bassin versant sera difficile mais nécessaire afin de freiner les écoulements. Qu’il s’agisse d’aménagements de captage, des stockages profonds et de surface, des détournements vers des dépressions lagunaires etc. … comme il en existe
    au sud-ouest de la basse vallée de l’Eyron à
    Semignan ou à l’est de Garriga.

    Ce pré-rapport ouvre sur d’autres interrogations quant aux conséquences de
    ce risque et des aléas climatiques envisageables dans les années à venir :

– sur la sécurité des biens immobiliers et des sols privatifs face aux règles d’urbanisme et la dépréciation éventuelle des investissements immobiliers et
fonciers ; quelques ventes se décident actuellement.

sur le risque sanitaire face aux débordements des eaux usées dans les espaces privés et publics (bords de l’étang entre le port et la plage de Peche Lèbre, camping de Pitrot – Cap Fun – situé en zone humide et fortement inondé cet hiver 2023-2024. Ces débordements ont-ils pollué les eaux de l’étang malgré le fort renouvellement ? les plages ? les marais ? et plus en aval les eaux du bassin d’Arcachon ?

Lacanau, le 7 mai 2024

Pour l’ARLL, Michel Favory : enseignant-chercheur émérite à l’Université de Bordeaux UMR
Passages 5319 du CNRS Passages, Professeur émérite, en aménagement urbanisme
géographie, Sciences PO Bordeaux.

Bibliographie et sources.
– Artélia Group,
Panorama des effets du changement climatique et leurs conséquences en Gironde. 2015.

– Bellair, Pierre et Pomerol, Charles, (Renaud, Lagabrielle, Martin, De Rafaélis), Eléments de géologie, Dunod, 17ème édition, 2021.

– BRGM, Gestion des eaux sous-terraines en région Aquitaine. Reconnaissances des potentialités
aquifères du Mio-Plio-Quaternaire des Landes de Gascogne et du Médoc en relation avec les
SAGES
. 2014.

BRGM, Carte géologique, 1/50 000 ème, feuille Sainte-Hélène Le Porge. Note complémentaire
explicative).

– CEREMA, Gestion des eaux pluviales en milieu urbain : les noues et les fossés, principes de
fonctionnement et services écosystémiques
. Fiche technique n°6.

– Enjalbert Henri, Les pays aquitains, les modelés et les sols, t1. Thèse d’Etat, Bière, Bordeaux,
1960.

– Paragallo, Jean, Monographie sur l’eau la forêt et les crastes du bassin versant de l’Eyron. 2020.
SIGES Seine Normandie,
Caractéristiques principales des nappes, les paramètres hydrodynamiques, article en ligne : sigessn.brgm.fr

– Syndicat des lacs médocains, Siaebvelg, diverses publications, dont : notes de synthèse du 13 novembre et 12 décembre 2023. Guide du riverain. Des cours d’eau, crastes et fossés.

Documents

Document 1 : Bassin versant de l’Eyron et des Landes de Méogas (source J. Paragallo).

En flèches bleues : l’écoulement latéral de la nappe dans le manteau sableux

ion

Document 2 : le bassin-versant de l’Eyron

Cette publication a un commentaire

  1. Vivien

    Très intéressant merci

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